Chapitre 2

2. Dans le salon de Mme de Montespan

Athénaïs de Montespan, la favorite du roi, entra dans son salon personnel. Lorsqu'elle fut assise, elle s'appuya contre le dossier de son siége et ferma les yeux. Mais elle les réouvrit rapidement, car il lui semblait avoir entendu un bruit. Elle tendit l'oreille et perçut que l'on frappait discrètement à la porte .
- Pourquoi Mr de Mouti n' ouvre-t-il pas ? se demanda-t-elle. Entrez ! dit-elle tout de même.
Un tout petit homme entra. Il s'approcha de Mme de Montespan et s'inclina.
- Ah, Monsieur Demionte !, s'exclama-t-elle.
- Madame la Marquise, dit-il poliment.
- Mon cher ami, avez-vous suivi mes ordres ?
- Je le crois , madame.
- Mr Bilboquet est-il bien... hors d'état de nuire ? dit la marquise en ricanant.
- La dose d'arsenic que je lui ai administré n'est pas méprisable !
- Quel procédé avez-vous utilisé ?
- J'ai versé de la poudre d'arsenic dans son chocolat , alors quand le pauvre homme a bu... vous devinez la suite.
-Vous êtes d'une drôlerie, mon cher !
- Si cela fait rire Madame, j'en suis ravi.
- Pourriez-vous m'en fournir un flacon ?
- Bien entendu ,Madame. Mais je n'ai plus de poudre ; Mme de Monvoisin a déjà tout vendu .Le nombre de gens voulant empoisonner leurs proches est impressionnant !!!Un flacon d'arsenic liquide fera-t-il l'affaire ?
- Certes, ce sera parfait.
Mr Demionte sortit de sa poche un flacon vert bouché par un capuchon jaune. La marquise le saisit et l'examina.
- Deux gouttes sont suffisantes pour tuer , lui précisa-t-il. Sauf si vous désirez vraiment faire souffrir votre victime, auquel cas il faudra...
- Merci pour vos conseils, Mr Demionte, le coupa la marquise.
Sans un mot, elle lui remit une bourse que l'homme soupesa avec un sourire.
- C'est un plaisir que de servir une personne aussi généreuse que vous, Madame la Marquise. Si vous avez besoin de mes services, je suis toujours présent.
Il s'inclina et s'apprêtait à se retirer lorsque Mme de Montespan l'interpella.
- Mr Demionte !Il est certain que si Bilboquet est encore en vie, je reprendrais mes 400 000 sequins et que je trouverai un prétexte pour vous faire exécuter.
Mr Demionte s'éclaircit la gorge.
- Madame, j'aimerais vous poser quelques questions.
- Ce n'est pas à vous de le faire, répondit sèchement la marquise.
- Cependant, madame, certains de vos agissements intéresseraient beaucoup le roi.
- Comment osez-vous ? Ce n'est pas à vous de fixer les conditions, dois-je vous le rappeler ?
- Madame je vous répète que le roi serait...
- Oui, oui, je sais. Alors, que voulez-vous savoir ? Pressez-vous, je n'ai pas de temps à perdre !
- Madame, afin d'effectuer correctement les missions que vous me confiez, je désirerais connaître vos motifs.
- Mes motifs ? De quoi voulez-vous parler ?dit-elle, écarlate.
- De ceux qui vous poussent à éliminer certaines personnes.
- Oh ! C'est simple .Vous savez comme moi que Marie-Thérèse d'Espagne eut un fils du roi, Louis le Grand Dauphin.
- Sans aucun doute , acquiesça Mr Demionte.
- Ne m'interrompez pas ! rugit la marquise. Donc, après la mort de l'infante, il épousa Mme de Maintenon, qui devint bien évidemment responsable du jeune Louis. Mais si le roi vient à décéder dans les quelques années qui suivent, Louis ne pourra pas monter sur le trône, puisqu'il n'a que cinq ans. Mme de Maintenon assurera la Régence. Or, assurer la Régence, cela veut dire avoir les pleins pouvoirs ! Je dois donc éliminer Mme de Maintenon, car je suis certaine qu'après le décès de cette ...pimbêche, il me prendra pour épouse !Quel rêve !
- Mais je ne comprends cependant pas bien la raison pour laquelle vous avez fait disparaître Mr de Bilboquet.
- Ce Bilboquet !, s'exclama la marquise. Un fouineur, m'entendez-vous ! Il est au courant de tout ce qui se passe au château ! Il n'aurait pas tardé à découvrir ce que je préparais, je ne pouvais pas laisser vivant un homme tel que lui!!!
- Je vous comprends, madame.
- Je vous demanderai dorénavant de faire disparaître tous ceux qui seraient susceptibles de deviner mes intentions.
- Bien entendu , madame.
- Vous pouvez vous retirer .Et sachez qu'il est inutile de me mentir sur Bilboquet, Mme de Maintenon me renseignera.
Mr Demionte se courba et quitta la pièce.
- Garde ! s'écria Mme de Montespan. Faites venir Mme de Maintenon ! Pressez-vous !
Dés qu'il fut parti, Athénaïs de Montespan sortit le petit flacon se son gant. Elle le déboucha et l'approcha de son nez. Aussitôt qu'elle l'eut respiré, un vertige la prit. Elle se cramponna , puis encore étourdie, elle se dit :
- Il est impossible que Bilboquet soit encore vivant avec cela ! Mais on n'est jamais sûr de rien.
Elle eut tout juste le temps de ranger la précieuse bouteille lorsque Mr de Valvert fit irruption dans la pièce.
- Mme de Maintenon, annonça-t-il tandis que celle-ci entrait.
- Mme de Maintenon, comment vous portez-vous ? dit la marquise de Montespan d'un ton faussement chaleureux.
- Le mieux du monde, répondit-elle.
- Asseyez-vous donc, ma chère, la pria Mme de Montespan.
Mme de Maintenon s'exécuta, tandis que sa rivale alpaguait Mr de Monti , lui demandant d'amener du thé ;
- Alors, quels sont les derniers...potins de la cour ? se renseigna Mme de Montespan.
- Oh, de bien tristes nouvelles. L'artisan Bilboquet a été empoisonné. Les médecins ont pu détecter de l'arsenic dans son sang.
- C'est effectivement une bien triste histoire. Ce pauvre Bilboquet ! dit la favorite du roi d'un ton faussement compatissant. Est-il encore des nôtres ?
- Oui, mais il est mal en point. Nos docteurs feront tout pour qu'il guérisse rapidement. Mais le plus important est qu'il soit en vie.
- Evidemment, je lui souhaite un bon rétablissement, dit la marquise de Montespan qui avait perdu son sourire. A part cela, que se passe-t-il d'autre ?
- Pas grand chose. C'est l'événement majeur. On ne parle que de cela à la cour !
Le valet revint dans la pièce. Il déposa sur la table basse un plateau garni de deux tasses de thé .Les deux marquises s'en emparèrent et commencèrent à boire. Mme de Montespan relança la discussion :
- Comment va le roi ? demanda-t-elle.
- Le mieux du monde ! lui répondit Mme de Maintenon. Bien que la maladie de son vieil ami l'ait quelque peu attristé.
Elle fut interrompue par un messager qui entra soudainement dans la pièce.
- Mme de Maintenon, Mr de Bilboquet vous attend . Il a dit qu'il désirerait vous remettre quelque chose en main propre avant de mourir.
- Seigneur ! Pourquoi tient-il de pareils propos ? Dites-lui que je me rends chez lui dans les minutes qui suivent. Madame, dit-elle en se tournant vers Mme de Montespan, je vous laisse. Je me rends auprès de Mr Bilboquet.
- Bien entendu. Au plaisir de vous revoir, répondit celle-ci.
Mme de Maintenon s'éclipsa, et sitôt qu'elle fut partie, Mme de Montespan grinça des dents et murmura entre ses lèvres crispées :
- Mr Demionte va m'entendre !
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# Posté le mercredi 31 mai 2006 08:49

Chapitre 3

3. La mort de Bilboquet

A présent, Mme de Maintenon était au coté de Mr Bilboquet. Le vieil homme se tordait de douleur. Il était installé sur un très vieux lit qui grinçait dés qu'il faisait un geste . Mme de Maintenon lui adressa la parole :
- Mon cher ami, pourquoi donc m'avez-vous fait appeler ?
- Madame, vous voyez sans aucun doute que ...
Il s'interrompit , grimaçant de douleur.
... Que je suis sur le point de mourir.
- Monsieur, vous vous induisez en erreur. La cour a besoin de vous, et nous savons que vous êtes indéracinable.
- Madame ,il faut savoir regarder les choses en face lorsqu'elles se présentent à nous. Ce n'est pas bien grave, je suis à un âge tellement avancé qu'il m'est impossible de rester sur terre plus longtemps. Mais approchez, venez voir pourquoi je vous ai fait venir.
Il s'apprêtait à se lever lorsqu'une nouvelle crise le terrassa . Mme de Maintenon attendit patiemment qu'il se calme. Le vieil homme sortit d'un tiroir une liasse de papiers.
- Madame, étant donné ma mort proche, je ne voudrais pas que mon invention se perde. C'est pourquoi je voudrais vous remettre les plans de ce jeu pour enfants.
Mme de Maintenon parut surprise, mais elle se ressaisit vite. Elle attrapa le parchemin que Bilboquet lui tendait, le regarda vaguement , et s'aperçut que l'artisan avait donné son nom au jouet. Elle se força à sourire.
- Ce jouet est une merveille, Mr Bilboquet ! Je veillerai à ce qu'il soit connu de tous.
- Oh ! fit-il ,modeste, c'est bien la seule idée intelligente que j'ai eue.
- Ne dîtes pas cela ,vous...
Mme de Maintenon s'interrompit. Mr de Bilboquet ne l'écoutait plus . Il avait fermé les yeux et sa tête était tombée sur son oreiller. Il était immobile.
- Mr Bilboquet ?appela timidement la marquise. Mr Bilboquet ! Mr Bilboquet, réveillez-vous je vous en prie !
Elle se rendit à l'évidence , soupira et se dirigea vers la porte.
- Mr Decanre ! Appelez un médecin. Dépêchez-vous, il y a urgence !, cria t-elle.
Le château de Louis XIV étant bien organisé, le médecin fut sur place quelques minutes plus tard.
Il prit le pouls de la victime, chercha sa respiration, mais on ne put constater que la mort du pauvre homme.
Mme de Maintenon s'agenouilla et pria : « Il était certes très ingénieux, pensa-t-elle, mais il avait longtemps vécu. J'avais espéré meilleure mort pour lui, mais il en est ainsi. On ne peut rien changer au destin. »
- Faites prévenir le roi que son très vieil ami Bilboquet est décédé. Nous lui ferons des noces funèbres grandioses, car il a servi la cour plus qu'il ne l'aurait dû.
Malgré elle, Mme de Maintenon ne put s'empêcher de penser que Bilboquet était effectivement un homme charmant, mais qu'il n'avait en aucun cas « servi » la cour. Il avait seulement inventé des jeux sans intérêt, alors pourquoi lui faire des noces funèbres merveilleuses ? Depuis quand un homme était-il récompensé pour avoir joué au lieu d'aider son souverain ?
Mais elle chassa vite cette pensée de son esprit . Mr Bilboquet avait été l'ami d'enfance du roi, voilà pourquoi il serait enterré dignement. Et de plus, elle n'avait pas à le critiquer, car un mort a droit au repos de l'âme.
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# Posté le mercredi 31 mai 2006 08:53

Chapitre 4

4. La tasse intruse

La nouvelle de la mort de Bilboquet se répandit rapidement à la cour. A la fin de la journée, tous étaient persuadés d'avoir vu Mr Bilboquet se faire attaquer par deux vipères, ou encore que deux gardes l'avait tué à coups de hachette...
Parmi le peuple, tous tentaient d'identifier le coupable. Personne n'était triste de la disparition de Bilboquet. Ils prenaient cela comme un jeu où le premier qui trouve l'assassin est un grand héros.
« Pourquoi le démasquer ? pensait le roi assis dans la salle du trône. De toute façon, Mr Bilboquet est mort, alors à quoi bon ? Pourquoi mon peuple est-il si aveugle à ma souffrance ? »
Depuis le décès de son ami, le jour précédent , le roi n'avait plus souri. Il gardait un visage fermé sur lequel on pouvait lire la tristesse. Mr de Valvert, son noble attitré, avait tenté de le dérider mais jusque ici il n'avait pas réussi. Ce jour-là, il refit une tentative :
- Votre majesté, il est l'heure du déjeuner. Pourquoi n'inviteriez-vous pas Mmes de Maintenon et de Montespan ?
- Hum... C'est une bonne idée. Faites-les venir. , dit le roi d'un ton las.
Mme de Montespan entra la première dans la salle à manger, suivie immédiatement par Mme de Maintenon.
- Le roi est absent ? s'étonna Mme de Maintenon.
- Il va arriver d'un instant à l'autre, lui répondit Mr de Valvert.
En effet, le roi entra dans la pièce. Les deux femmes s'inclinèrent, puis elles prirent place chacune d'un côté du trône de la salle de repas ( ainsi l'appelait-on à l'époque). Le roi s'assit entre les deux dames. Il ne souriait toujours pas.
- Votre Majesté, vous pleurez encore le sort de votre ami ? lui demanda Mme de Maintenon.
- Plus que jamais, madame. Cet homme était généreux et toujours de bon conseil . Il laisse un vide au château, un trou que je ne pourrais jamais combler.
- Dois-je comprendre que Mr Bilboquet est décédé ? , demanda Mme de Montespan.
- En effet. Il a rendu l'âme hier au coucher du soleil, après que j'eus quitté votre salon, lui répondit Mme de Maintenon.
- Oh ! Je ne suis pas sortie de ma chambre après vous avoir vue, mais je suppose que si j'en étais sortie, j'aurais de suite entendu la nouvelle
- Oui, personne ici n'est respectueux envers lui. Ils rient tous du sort qu'il a subi ! Beau peuple que je domine là !
- Votre Majesté, ne nous incluez pas dans l'affaire. Je n'ai jamais ri de Mr Bilboquet, et jamais je n'en rirai. D'ailleurs, je vous quitte quelques instants , je dois aller me recueillir à la chapelle pour lui, dit Mme de Montespan.
- Madame, je vous remercie de votre respect à son égard. Faîtes... le dîner vous attendra.
- Je vous remercie, Majesté.
Effectivement, Mme de Montespan sortit de la pièce, mais elle n'alla pas à la chapelle. Elle se dirigea vers les cuisines, où elle sonna une cloche spéciale. Cette cloche servait à faire évacuer les lieux en cas de problème. La marquise attendit deux minutes pour être certaine que tous les cuisiniers soient partis , puis entra .
Elle s'approcha d'un tiroir qu'elle ouvrit. Là, elle sortit un bout de parchemin qu'elle balaya du regard.
En général les cuisiniers étaient tous des gens assez âgés, car ils devaient étudier l'art culinaire pendant de très longues années. Alors quand ils sortaient de leurs études, ils avaient plus de vingt-cinq ans... Rappelons-nous qu'à l'époque on ne vivait guère plus de trente-cinq ans à part quelques exceptions ( dont le roi). Vous me direz que si l'on sort à vingt-cinq ans d'une école et que l'on vit encore jusqu'à trente-cinq ans, l'exercice de la profession n'est pas si court ! Mais notre histoire se passe au palais du roi. Or n'importe qui ne pouvait pas y entrer. Pour qu'un cuisinier soit admis, il fallait que sa renommée soit importante. Et pour cela, il fallait bien cinq ans. Les cuisiniers arrivaient donc au château vers l'âge de trente ans, ce qui ne leur laissait que peu de temps à vivre. Or à cet âge, tout le monde commence à perdre une partie de la mémoire . Bien sûr, de nos jours, trente-cinq ans n'est vraiment pas un âge canonique, tant il est vrai que depuis le dix-septième siècle, nos capacités mentales ont bien augmenté. Le papier qui demeurait dans le tiroir avait une fonction précise :dessus était répertoriée la place de chaque objet, pour que les cuisiniers en état de fatigue puissent préparer rapidement les commandes de leur souverain.
Mme de Montespan repéra la place de la bouilloire, des tasses et du thé. Elle fit chauffer de l'eau puis mit les feuilles de thé à infuser.
En attendant que le goût du thé se développe dans la bouilloire, elle sortit un plateau où elle disposa trois tasses. L'une d'entre elles n'était pas du même modèle que les autres, chose impensable au château de Louis XIV ! Mme de Montespan n'aurait pour rien au monde fait une pareille erreur. Elle savait donc très bien ce qu'elle faisait. Dans les tasses, elle versa le thé enfin infusé et y ajouta un nuage de lait.
Elle ajouta un ingrédient supplémentaire dans la tasse intruse : deux gouttes de poison. D'arsenic, évidemment, qui provenait du flacon caché dans son gant.
Elle prit bien soin de mettre la tasse ainsi préparée le plus prés possible de la place de Mme de Maintenon, prévoyant le sens dans lequel le plateau serait posé. Lorsqu'elle eut fini, elle sonna la cloche reliée au salon des servantes, qui accoururent à ce son. Elles avaient pour mission d'apporter les plateaux à leur destinataire une fois qu'ils étaient prêts. Mme de Montespan s'enfuit rapidement et retourna s'asseoir auprès du roi.
- Voilà qui est fait , dit-elle, je lui ai accordé ma bénédiction.
- Pourquoi donc avez-vous mis tant de temps ? Voilà bientôt une demi-heure que vous êtes partie !, lui dit Mme de Maintenon.
- Cela prouve une grande fidélité envers mon vieil ami. Madame de Montespan, je vous adresse mes remerciements les plus sincères, la coupa le roi.
La personne concernée sourit gracieusement à son monarque. A ce moment, une servante poussa la porte. Mme de Montespan reconnut son plateau, et fut ravie de découvrir que la jeune femme n'avait pas pensé à remplacer la tasse différente des autres.
Cependant la marquise perdit vite son sourire. La servante ne se contenta pas de déposer le plateau sur la table. Elle distribua les tasses à chaque personne assise . Or, ce ne fut pas Mme de Maintenon mais Mme de Montespan qui se retrouva avec la tasse empoisonnée. Elle était prise à son propre piège ! Le roi et Mme de Maintenon s'emparèrent chacun d'une tasse. Mme de Montespan fît de même. Elle regarda le liquide fumant et déglutit difficilement. Soudain, Mme de Maintenon parla, lui donnant un prétexte pour ne pas boire.
- Avez-vous remarqué que les tasses ne sont pas du même modèle ?, dit-elle.
- Oui, la négligence des cuisiniers m'étonne un peu plus chaque jour, lui répondit Mme de Montespan.
La diversion avait été de courte durée. Elle dû donc reporter son attention sur la tasse. Elle finit par décider de négliger le thé. Mais Mme de Maintenon s'était rendu compte de l'immobilité du gosier de Mme de Montespan.
- Vous ne buvez donc pas ?, dit-elle.
- Si, si, bien évidemment, mais j'aime le thé tiède. J'attends qu'il ait quelque peu refroidi.
Or depuis que Mme de Montespan avait préparé le plateau, un quart d'heure s'était écoulé . Le thé avait donc largement eu le temps de refroidir. Elle n'avait plus aucune excuse pour refuser de boire.
Elle empoigna le verre et le porta à ses lèvres. Elle pencha la tête en arrière . Mais Mme de Montespan n'était pas du genre à se laisser abattre aussi facilement. Bien évidemment, elle ne but pas. Elle ferma hermétiquement ses lèvres, refusant au liquide l'accès à son palais. De temps en temps, elle en versait quelques gorgées dans son décolleté. Bien heureusement pour elle, personne ne s'en rendit compte.
A la fin de l'heure, Mme Montespan quitta la pièce en fort mauvaise posture, trempée jusqu'aux os.
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# Posté le mercredi 31 mai 2006 09:00

Chapitre 5

5. La chambre de Mme de Maintenon

Il était tard lorsque Mme de Maintenon s'endormit. Elle n'avait pu s'empêcher de penser aux conditions mystérieuses de la mort de Bilboquet, chose à laquelle elle méditait chaque soir. Avant de s'allonger, elle prit bien soin de déposer un verre d'eau sur sa commode, car elle se réveillait souvent au milieu de la nuit avec la gorge sèche.
Une heure environ après qu'elle se fut endormie, une ombre se faufila dans la chambre. C'était un homme, mais de taille ridicule. Il s'approcha de la marquise et versa dans son verre deux gouttes du précieux liquide dont il se servait régulièrement. Une fois sa mission accomplie, Mr Demionte laissa Mme de Maintenon seule.
Beaucoup plus tard dans la nuit, comme c'était à prévoir, Mme de Maintenon se réveilla. Elle empoigna le verre et but. Après en avoir avalé la moitié, elle le reposa sur sa table de chevet. Un frisson la parcourut.
- Mr... de...Monti !, essaya-t-elle d'appeler.
Mais sa voix était trop faible pour que quiconque puisse l'entendre. Elle tenta de se relever, mais ce fut un effort vain. Sa tête retomba lourdement sur son oreiller.
Le lendemain matin, vers huit heures, la femme de chambre de Mme de Maintenon entra pour la réveiller. Elle poussa la porte, ouvrit les volets puis s'approcha de la marquise.
- Madame ? Il est temps de vous lever, madame. Le roi vous attend. Venez-vous ? dit-elle d'un ton doux.
Elle s'approcha d'un coffret et en sortit une petite bouteille de sels qu'elle fit respirer à la marquise.
- Madame ! Réveillez-vous, je vous en prie, où le roi sera furieux contre vous !
Elle toucha le bras de Mme de Maintenon, et remarqua qu'il était glacé.
- Madame ! Réveillez-vous ! Mon Dieu, Madame la marquise , qu'avez-vous ? Qu'avez-vous donc ? MADAME !
Elle hurlait à présent, et l'inquiétude commençait à se peindre sur son visage.
- MADAME ! A l'aide ! au secours! Faîtes quelque chose, Mme de Maintenon va mal ! Faîtes quelque chose !
Elle s'assit sur une chaise dans le coin de la pièce et enfouit son visage dans ses mains.
Lorsque le médecin rentra, elle ne bougea pas. Un des deux gardes qui le suivait s'approcha d'elle et tenta de la consoler. Le docteur examina Mme de Maintenon, puis se retourna vers la servante.
- Ne pleurez pas, je vous en prie ! Voyez, elle n'est pas morte. Son pouls bat encore !
La chambrière, rassurée, sourit légèrement. Puis elle se leva, pour accueillir la nouvelle arrivante.
- Eh bien ? Pourquoi donc criez- vous ainsi ? dit Mme de Montespan.
- Je vous prie de m'excuser, madame, lui dit la soubrette. Je ne voulait point troubler votre sommeil.
- Ce n'est pas le mien, mais celui du château entier que vous avez troublé ! Mais dîtes-moi la raison pour laquelle vous avez crié ainsi, dites-la moi je vous prie.
- Madame de Maintenon s'est évanouie, lui répondit le médecin.
- Ah oui ? Eh bien ! Qu'attendez-vous, monsieur ? Il vous faut l'annoncer au roi , pressez !
- Madame, je vous prie de m'excuser, mais je crois que cette tâche ne me revient pas. Vous me confondez avec le valet de chambre, je crois !
- Si le roi apprend que vous refusez de le servir, croyez-moi, il sera en colère ! Ce n'est pas ce que vous voulez, n'est-ce pas ? Bien ! Alors allez-y.
Le médecin quitta la pièce avec un regard noir pour Mme de Montespan.
- Et vous, dit la marquise en se retournant vers la chambrière, partez d'ici ! Vous serez punie pour avoir cru que votre reine était morte, sotte !
La jeune fille se retira .Sitôt qu'elle eut tourné le dos, Mme de Montespan se frotta les mains.
- A nous deux, maintenant , fit-elle à Mme de Maintenon, qui gisait toujours à terre. Il me semble que Mr Demionte est passé, à voir votre état .Mais sa visite n'a pas suffit.
Elle versa dans son verre les quatre dernières gouttes de son flacon.
- A votre santé ! dit-elle en soulevant le verre.
Elle se pencha sur Mme de Maintenon et approcha le poison de ses lèvres. Au moment où le verre toucha sa peau, elle ouvrit les yeux. Madame de Montespan reposa précipitamment le verre sur la table. Par son geste brusque, le flacon dissimulé dans son gant tomba et se brisa à terre. Lorsque Mme de Maintenon la vit , entourée des débris du flacon, elle comprit. Elle se releva et se précipita vers son coffre, d'où elle sortit un petit poignard.
- Ne bougez plus, indiqua-t-elle à Mme de Montespan.
Tout en gardant le poignard pointé vers sa rivale, elle recula jusqu'à un coin de la pièce où elle tira une cloche. Cinq gardes entrèrent en courant dans la pièce. Ils observèrent un court instant la scène, se demandant qui les avait appelés. Ils virent Mme de Maintenon devant la cloche, alors ils se jetèrent sur Mme de Montespan et l'immobilisèrent.
Le médecin poussa la porte, essoufflé.
- J'ai prévenu le roi et..., dit-il, mais il s'interrompit lorsqu'il vit la scène. Que... Mme de Maintenon, vous allez mieux ? Et pourquoi Mme de Montespan est-elle... ?
- Monsieur, examinez donc ce verre, lui dit Mme de Maintenon. Je suis sûre que vous y trouverez la réponse.
Le docteur s'approcha du verre et sortit un bout de papier de sa poche qu'il trempa dans le liquide. Au bout de deux minutes, lorsqu'il le ressortit, le papier avait pris une teinte verte.
- Encore de l'arsenic, dit-il à Mme de Maintenon.
- Très bien. Voilà la réponse à votre question, monsieur, lui dit-elle
Elle s'adressa aux gardes :
- Vous pouvez l'emmener.
- Comment ? M'emmener ? Mais où ?, rugit Mme de Montespan.
- Mais en prison, cela va de soi ! lui répondit Mme de Maintenon.
- Le roi ne me laissera jamais partir !
- Mais le roi ne peut pas empêcher ce qu'il ne sait pas, lui répliqua Mme de Maintenon. Je rédige votre ordre d'entrée à la Bastille.
Elle se dirigea vers son bureau, prit un parchemin, trempa sa plume dans l'encre et écrivit. Lorsqu'elle eut fini, elle y appliqua le sceau royal. Elle remit ensuite la lettre à l'un des gardes.
- Je compte sur vous pour garder le silence, messieurs, dit-elle à l'escorte.
Ils acquiescèrent, puis emmenèrent Mme de Montespan, qui se débattait toujours.
Une fois en bas du château, ils la firent entrer dans une calèche noire dont les fenêtres étaient fermées par des barreaux.
Mme de Maintenon la regarda s'éloigner une dernière fois dans l'allée de platane qui bordait Versailles, soulagée de ne plus avoir à se méfier constamment.
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# Posté le mercredi 31 mai 2006 09:05

Chapitre 6

6. La Bastille

Deux semaines plus tard, Mr Demionte vint voir Mme de Montespan à la Bastille. Elle était enfermée dans une cellule réservée aux prisonniers de marque. Bien qu'en captivité, elle continuait chaque jour à soigner son apparence et à mettre de belles robes. Lorsque Mr Demionte s'approcha des barreaux, Mme de Montespan, assise à son bureau, se leva.
- Vous ! , rugit-elle. Depuis deux semaines, j'attends votre visite ! Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt ?
- Madame, je vous prie de m'excuser, mais la reine n'a point voulu me fournir un ...
- Ne l'appelez pas la reine ! le coupa Mme de Montespan.
-...mais Mme de Maintenon n'a point voulu me fournir un ordre d'entrée, continua Mr Demionte comme s'il ne s'était rien passé. Et j'en avais besoin pour vous rendre visite. J'ai donc dû en créer un. Mais si le sceau royal ni y'était pas apposé, l'on m'interdisait l'accès de la prison ! Or vous savez que les trois seuls sceaux royaux se trouvent dans le bureau du roi, dans sa chambre et dans celle de la reine. Le plus simple était bien la chambre de Mme de Maintenon, même si elle est toujours gardée par deux gardes qu'il m'a été facile d'endormir. Ma lettre était déjà prête, et je la tamponnai avant de rentrer en courant dans mes appartements. Ah oui, j'oubliais ! J'ai aussi dû enquêter sur la raison pour laquelle Mme de Maintenon n'avait pas succombé au poison.
- Et ? Quelle conclusion en avez-vous tiré ?
- Il semblerait que l'erreur provienne d'une inattention de ma part. Après que vous soyez partie, j'ai examiné la bouteille qui contenait l'arsenic. Les flacons de La Voisin étaient étiquetés, je me serais donc rapidement fait prendre avec eux. Comme à mon habitude, j'ai transvasé le poison dans une autre bouteille, qui devait être à demi pleine. Il se trouve que j'utilise des bouteilles de vin car c'est ce qu'il y a de plus discret. Je pense que le vin blanc a annulé les effets de l'arsenic, prenant seulement la fonction de somnifère.
- Vous n'êtes qu'un rat ! Qu'un immonde déchet ! C'est donc à cause de vous que je suis ici, si vous aviez fait attention je serai libre à l'heure qu'il est !
- Madame, si vous n'aviez pas eu l'idée d'empoisonner la moitié de la cour, vous n'auriez pas d'ennuis. Et permettez-moi de vous dire que je suis resté à votre service car je vous estimais malgré vos actes, mais que si vous m'insultez je me retire de suite !
- Non, restez, dit Mme de Montespan qui bouillonnait intérieurement. J'ai du mal à garder mon calme après ce qui m'arrive, alors veuillez m'excuser.
Elle détourna les yeux et regarda vers la fenêtre .
- Pourquoi ? Mais pourquoi le roi m'a t-il laissé tomber ainsi ? Ne s'est-il pas demandé où étais-je ?
Mr Demionte vit des larmes couler le long de ses joues.
- Madame, le roi s'est bien évidemment étonné que vous ne soyez pas là. Madame de Maintenon lui a dit que vous aviez épousé un prince indien et que vous étiez allé vivre dans son palais, aux Indes. Le roi a dit que vous l'aviez trahi et il a juré que jamais vous ne remettriez les pieds au château.
- Que... Comment ? Mme de Maintenon... Elle a raconté ça ?
- Oui, Madame. Elle a spécifié que c'était vous qui aviez demandé au sultan de se marier avec vous, et encore vous qui lui aviez demandé d'aller habiter en Inde.
- Mais pourquoi n'a t-elle pas dit la vérité ? Que j'avais voulu l'empoisonner ? On ne m'aurait pas chassé pour cela, le roi m'aurait ramené, j'aurais pu nier !
- Elle avait une dette envers vous, Madame. Et pas dans le bon sens. Vous aviez voulu la tuer, elle s'est vengée.
- Seigneur ! Je regrette à présent d'avoir fait cela. Je réalise l'horreur de ce que j'ai fait. Et comme je regrette !
- Madame, ce n'est pas en disant cela qu'il vous relâcheront, car si on libérait tous les gens qui regrettent leurs acte, La Bastille serait bien vide !
- Je le sais, Mr Demionte, je le sais. Partez à présent. Laissez-moi seule.
Mr Demionte s'inclina et souleva son chapeau une dernière fois avant de descendre l'escalier.
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# Posté le mercredi 31 mai 2006 09:09