8. Le bûcher
Le lendemain matin, lorsqu'elle se réveilla, Mme de Montespan ne sut pas où elle était. Elle s'approcha des murs de la prison et tenta de desceller des barreaux.
- Sers à rien, ma p'tite dame, sont bien scellés... Vous les ferez pas bouger d'un pouce ! , lui dit un homme répugnant depuis la cellule voisine.
- Où sommes-nous ?, lui demanda Mme de Montespan froidement, choquée par l'allure du pauvre homme.
Elle remarqua soudain qu'elle était vêtue d'une robe crasseuse qui avait été blanche
« A l'époque où je vivais au château, je m'en serais fait des chiffons, et à présent j'en porte ! », pensa-t-elle.
- Sommes au cachot temporaire, ici. C'est comme ça qu'on l'appelle, nous les paysans, parce qu'on y reste jamais longtemps. Ici, les prisonniers se font exécuter dans la semaine qui suit leur arrivée . Mais en fait, c'est quoi votre petit nom ?
- Je suis Mme de Montespan, l'ex-favorite du roi, lui répondit-elle.
- Eh ben ça alors ! J'l' aurai jamais cru ! C'est bien vous ? Je suppose que vous me reconnaissez pas, mais je faisais parti des gardes qui vous ont emmenés à la Bastille. Fichtre ! Cette saleté de prison vous a bien changé !
- En effet. Savez-vous à quelle heure est la prochaine exécution ?
- Je n'ai pas de montre. Mais je sais comment me repérer. Là, vous voyez, par cette fenêtre ? Quand les rayons du soleil nous empêchent de le regarder par sa luminosité, c'est l'heure où ils viennent.
- Où ils viennent ? Mais qui ?
- Le bourreau, pardi ! Accompagné d'une bonne poignée de gardes ! Ah, ça, vous risquez pas de leur échapper !
- Mais vous , pourquoi êtes-vous ici ?
- Pour une raison éc½urante. Voyez-vous, un soir , accompagné de l'un de mes amis, j' ai volé une bouteille de vin destinée au roi.
- Est-ce pour cela que l'on vous a enfermé ?
- Oui ! Ah, madame, vous vous imaginez comme c'est rageant pour moi ! Et puis, oui, je trouve cela injuste. Les traîtres et les voleurs sont tués tandis que les assassins vont à la Bastille. Où est l'ordre de priorité ?
- Ecoutez-moi bien : Premièrement, la plupart des gens de la noblesse préfèrent mourir que d'être enfermé, afin de préserver leur honneur. Deuxièmement, entre être enfermé à perpétuité et mourir en prison où mourir tout court, il n'existe pas de grande différence. Troisièmement, ..., commença Mme de Montespan, mais elle ne finit pas sa phrase.
Un homme tout habillé de noir suivi de cinq ou six gardes s'avançait dans le couloir. Il s'approcha de la porte de la cellule de la marquise et la déverrouilla. Mme de Montespan recula tout au fond de la pièce et tenta d'échapper aux gardes, mais ils l'immobilisèrent. Elle tenta de se libérer, mais ils la retenaient fermement. Elle hurla espérant qu'on lui viendrait en aide, mais les murs du cachot étaient si épais que personne ne pouvait entendre. Les gardes la poussèrent le long du couloir jusqu'à la sortie, puis ils traversèrent la foule , en tenant Mme de Montespan d'un main d'acier. Elle ne pouvait rien faire.
Ils lui firent monter les marches de l'estrade et l'attachèrent au poteau central. Le juge annonça les charges :
- Madame la marquise Athénaïs de Montespan, nous vous accusons d'avoir trahi votre roi pour un autre homme que lui. Il n'y a qu'un seul sort pour les traîtres, et c'est la mort. Vous pouvez faire vos adieux à la foule !
Elle la parcourut du regard. Lorsqu'il se posa sur Mme de Maintenon, celle-ci lui fit signe qu'elle lui pardonnait tout. Elle se décida donc à prendre la parole.
- Je ...avant de mourir, je voudrais m'excuser d'avoir causé la mort de Mr Bilboquet...
Un murmure parcourut la foule.
- ...Et d'avoir tenté de causer celle de Mme de Maintenon. Voilà... Je l'avoue puisqu'il en est ainsi et que plus rien ne peut me sauver des flammes. Mais... je voudrais tout de même que notre roi sache que je ne l'ai pas trahi. Et je pardonne à Mme de Maintenon de l'avoir prétexté. Aussi, si vous me croyez, ce dont je doute fort, je vous demande de ne pas la punir. Votre Majesté, vous aurez la preuve de mon séjour à la Bastille dans les archives concernant la cellule 271. Oui, j'ai empoisonné, j'ai tué, mais je ne vous ai pas trahi, votre Majesté, je vous suis toujours resté fidèle, je vous le jure. Après tout, peut-être vaut-il mieux pour moi que meure et que je me refasse une vie, là-haut, où je ne serai pas une criminelle. Alors je pars heureuse. Mais écoutez-moi tous. Ne soyez plus jamais jaloux. C'est ce qui m'a fait rater ma vie, ce qui m'a rendu tueuse. C'est ce qui va me tuer : la jalousie. Adieu, vous tous, paysans et nobles. Adieu, Mme de Maintenon. Et adieu votre majesté.
Elle fit le signe de la croix. Nombre de personnes rassemblées autour du bûcher pleuraient. Une trompette sonna et l'on fit rouler les tambours. Le bourreau s'approcha de l'estrade. Il se pencha en brandissant sa torche, lorsque le roi l'arrêta.
- Arrêtez !Arrêtez ! , dit-il. Athénaïs, avant de vous voir quitter ce monde, je voudrais vous dire que je vous pardonne tous vos péchés. Vous venez de tenir là un discours digne d'une reine et je vous en félicite. Adieu, Athénaïs. Soyez heureuse au ciel.
Heureuse, Mme de Montespan ferma les yeux ,pour ne plus jamais les rouvrir. Les bourreaux enflammèrent le bois qui jonchait le sol à ses pieds puis ils se reculèrent.
Mme de Montespan se consuma lentement, et la dernière image que l'on eut d'elle fut celle d'une femme heureuse qui partait soulagée au paradis.
FIN